
LE FRANC CFA N’EST PAS SOURCE DE RÉPARTITION INÉGALITAIRE DE RICHESSES EN AFRIQUE
Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, Kako Nubukpo explique : « Le franc CFA n’a pas été créé pour les africains ; le franc CFA a été créé pour inciter les colons français à s’installer en Afrique de la zone FCA. Toutes les garanties liées au franc CFA étaient des garanties données aux français qui prennent le risque de s’installer en Afrique pour ne pas perdre en pouvoir d’achat. Et ce qui s’est passé historiquement, c’est que les élites africaines de la zone CFA se sont substituées aux colonisateurs français au moments des indépendances, donc ont gardé tous les privilèges que reflète le franc CFA, c’est-à-dire que la puissance de cette monnaie incite à importer massivement les biens et services utilisés par le monde urbain africain francophone. Or, pourquoi le système tient ? le système tient parce que les réserves de change existent qui permettent de soutenir la parité fixe entre l’euro et le franc CFA. Mais, d’où viennent ces réserves de change qu’on appelle encore des devises. Elles viennent de l’exportation des matières premières de la zone CFA, notamment le café, le cacao, le coton. ; donc ça veut dire qu’on a un système qui bénéficie aux élites africaines de la zone CFA, grâce à l’exploitation des producteurs de café, de cacao, de coton. Ce ne serait pas dramatique si les réserves de change étaient utilisées à construire des hôpitaux, des dispensaires, des pistes, des écoles pour les enfants des paysans qui produisent le café, le cacao, le coton. On a, en fait, un système de mauvaise répartition de richesse issue du franc CFA, entre les élites et les classes moyennes et les classes rurales africaines de la zone CFA ; C’est pour ça que le franc CFA est profondément néfaste à des politiques inclusives parce qu’il entretient le schéma colonial qui est le schéma de l’extraverti ».
Dans cette longue tirade, l’auteur se livre à une explication idéologique (et philosophique, peut-être), mais pas économique ; son explication n’est fondée sur aucune rationalité économique ; la théorie monétaire y est totalement absente alors qu’elle est consacrée à une monnaie, le Franc CFA. De plus, elle s’appauvrit de confusions de concepts économiques pourtant élémentaires en économie monétaire et d’explications historiques erronées.
En effet, le Franc CFA, comme toutes les autres monnaies, remplit trois fonctions : il est intermédiaire des échanges, unité de compte et réserve de valeur. Si sa création et son usage au service de la communauté nationale et communautaire (politique monétaire) révèlent de la souveraineté de l’État, tous les agents économiques en font usage, dans leurs activités économiques ; Pour le professeur Joesph Tchungdjang (1980), « la monnaie est un bien vide qui se remplit des activités économiques » ; la monnaie CFA est un bien public ; cela implique (du point de vue de la rationalité économique), que personne ne peut empêcher personne de la consommer (d’en faire usage). Dire donc que le Franc CFA a été créé « pour servir, d’abord les intérêts des français colons, puis ceux des élites africaines » au détriment des peuples africains, comme le prétend monsieur Kako Nukukpo, est archifaux ; c’est ne rien comprendre en économie monétaire.
Dire que la répartition inégalitaire des richesses dans un pays procède de sa monnaie n’obéit à aucune rationalité en économie monétaire. Les inégalités de revenu proviennent du niveau de développement (cf., courbes des inégalités ou Kuznets curve, 1955), de la stratification sociale (Yoland Bresson (1978), de l’inégalité de capacité entre les individus (genre, handicape physique ou mental), du différentiel de qualification, des inégalités de patrimoine, de l’inefficacité des politiques publiques, du système fiscal (Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, 2019) qui reste discutable etc.
Les économistes mesurent les inégalités de revenus à partir du coefficient de Gini, de la courbe de Lorenz, du ratio de Palma etc. et non pas à partir de la monnaie.
Le Franc CFA a été créé en 1939 par la France pour ces colonies d’Afrique noire (AOF, AEF, Comores), d’où l’appellation « Franc des Colonies Françaises d’Afrique, FCFA », avec cours légal uniquement en Afrique et non en Métropole ; il a été déclaré au FMI début 1946, par la France, pour le compte de ses colonies. La franc CFA est donc une monnaie africaine au sens économique, puisque, selon la Science économique, la monnaie d’un pays ou d’une zone monétaire, c’est celle qui y a cours légal.
À l’indépendance en 1960, les pays africains ont décidé de garder la même monnaie commune, par référence, sans doute, à la théorie économique sur les zones monétaires, en l’occurrence « The theory of optimum currency areas » (Robert Mundell,1961 ; Ingram, 1962 ; Fleming, 1963 :Mckinnon,1963 ;Peter Kenen,1969 ) et ses variantes (Jshiyama,1975 ;Barro and Gordon,1983 ; Buiter, 1983,Kindelberger,1986 ;Krugman,1991 ; Obstfeld and Rogoff, 1996 ; Fontagné and Freudenberg, 1999 ; Mongelli, 2004 ; Jeffrey Frankel and Andrew Rose, 1998 etc.,) qui préconisent que l’adoption d’une monnaie commune, par deux ou plusieurs pays, leur est nettement plus profitable que si chacun gardait sa propre monnaie. Ils ont alors signé, avec la France, des accords de coopération monétaire garantissant parité fixe avec le franc français, convertibilité du franc CFA, gestion commune de leurs réserves extérieures (de change) déposées à hauteur de 100%, dans le Compte d’opérations ouvert au Trésor français pour le compte de la banque centrale française. En contrepartie, le Trésor français couvre systématiquement le déficit ou rémunère les excédents du compte d’opérations, par un taux d’intérêt. Mais, ce pourcentage a été réduit au fur et à mesure du développement des pays africains, et a été finalement supprimé en 2021, en même temps que le compte d’opérations. Ces accords monétaires ont été transférés au niveau des relations avec l’Union Monétaire Européenne, à la création en 1995, et à la mise en circulation de l’euro en 1999. Voilà la vérité historique sur les raisons scientifiques de la création du franc CFA. La fixité de parité et l’arrimage avec le franc français, puis avec l’euro sont fondées sur la théorie économique rationnelle (cf., Heller,1978, Weil (1987), Savvides 1990, Seppo Honkapohja and Ville Pikkarainen 1992 et Lipchitz, 1979).
En Afrique occidentale, dans le cadre de l’avènement de l’éco, la monnaie commune de la CEDEAO, le franc CFA sera remplacé ; il sera remplacé, par l’éco, toujours en application de la théorie de la zone monétaire optimale et de ses variantes, dans un espace économique plus grand, donc nettement plus profitable (Robert Mendell, 1975 ; McKinnon,1969). Ce n’est pas une victoire des économistes idéologues anti Franc CFA, c’est l’application simple de la théorie économique sur la création des zones monétaires.
Comme si le manque de rationalité économique ne suffisait pas, Kaku Nukukpo affirme dans sa déclaration : « Les réserves de change qu’on appelle encore devises ». Mais, les réserves de change (extérieures) « sont des actifs en devises étrangères et en or, détenues par une banque centrale ou une autorité monétaire ; elles sont immédiatement disponibles et servent à financer le commerce international, à stabiliser la monnaie nationale et à garantir la confiance des investisseurs étrangers ». Elles sont de l’épargne, donc une composante du revenu (selon la formule bien connue chez les économistes Y = S + I) ; partant, elles ne sont pas de la monnaie. Une devise, « c’est la monnaie émise par un pays étranger ou une zone monétaire, acceptée comme moyen de paiement international » ; de nos jours, les principales devises sont le dollar, l’euro, le yen, la livre sterling. Et les réserves extérieures sont exprimées principalement en devises ; il y a donc une nette différence entre réserves de change et devises.
Kaku Nubukpo affirme que les richesses tirées des matières premières dans la zone du franc CFA ne sont pas affectées « à la construction d’hôpitaux, de dispensaires, de pistes, d’écoles pour les enfants des paysans ». C’est un mensonge ; dire qu’il n’y pas encore suffisamment de production de ces biens publics, dans les pays de la zone CFA, est une réalité. Mais, dire que ces pays n’en produisent pas du tout, en zone rurale, est inexact. Les observateurs objectifs, les africains non démagogues et les économistes non idéologues ne me contrediront pas ; il suffit de parcourir ces pays de la zone CFA, surtout la Côte d’Ivoire, pour constater que des hôpitaux, des dispensaires, des centres de santé, des écoles et des pistes villageoises existent en zones rurales. La couverture à 100%, qui est une œuvre de longue haleine tout comme le développement économique, n’est certes pas encore réalisée dans ces pays ; mais, nier la réalité de leur existence, c’est faire de la démagogie facile, au service de la politique politicienne, peut-être.
Or, l’économiste africain a le devoir, voire l’obligation morale d’observer la neutralité scientifique dans ses analyses, pour mieux éclairer les peuples et les décideurs publics africains, sur les questions économiques.
En ce qui concerne l’extraversion des économies africaines (cf., la théorie du développement autocentré développée par Arghiri Emmanuel, 1965 ; A.G. Frank,1969 ; Celso Furtado, 1970 ; Samir Amir, 1970 et 1985) que défend Kaku Nubukpo, les lecteurs du présent article et les agents économiques africains diront s’il est possible, raisonnable, dans l’économie mondialisée irréversible de nos jours, de couper les économies africaines des autres économies du monde.
Molière Sandavoy Djelhi-Yahot
Dr en Sciences Economiques, auteur
de plusieurs livres d’économie
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